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Pourquoi Belle Marquise ?
12/02/2014

Quel est le rapport entre Belle Marquise et le fait d’écrire un livre ? Nous inscrivons-nous du côté de la préciosité ? Des belles lettres ? De l’expression choisie et ampoulée ? Des voiturez-nous ici les commodités de la conversation chers aux précieuses de Molière ?
Rien de tout cela. Nous prônons a priori l’inverse de cela. Un style simple, clair, limpide. Ce qui ne veut pas dire non plus linéaire et immédiat. Halte à la tyrannie de la phrase courte. Du vocabulaire réduit à la portion congrue. Aux anglicismes. Au jargon. Utilisons toutes les possibilités de la langue de Molière.
Alors pourquoi Belle Marquise ? Parce que Molière bien sûr. Et cette scène d’anthologie du Bourgeois Gentilhomme où Monsieur Jourdain découvre qu’il fait de la prose sans le savoir. Après avoir découvert le pourquoi du comment des voyelles, il entretient son maître de philosophie sur un petit billet qu’il voudrait remettre à une marquise de ses amies dont il rêverait d’attirer la noble attention. En substance, il voudrait lui dire que ses beaux yeux le font mourir d’amour, mais cherche une expression plus heureuse, plus raffinée. Cependant, aucune des propositions du maître de philosophie ne sonnent heureusement à ses oreilles. Il ne veut pas changer les mots. Juste voir s’il n’y aurait pas un ordre plus gracieux. Une manière de les ordonner qui sonnerait mieux, et aiderait le billet à atteindre son but. Alors le maître de philosophie lui propose toutes les variations possibles. Vos yeux beaux d’amour me font Belle Marquise mourir. D’amour me font mourir Belle Marquise vos beaux yeux. Me font d’amour mourir Belle Marquise vos beaux yeux… À l’infini de la combinatoire aléatoire.
C’est un des plaisirs du texte que ce moment où l’on tient l’idée et où l’on peut se livrer à cet exercice de style de rechercher le rythme juste, de jouer avec la ponctuation, de déplacer des compléments du mot, de créer des ruptures, des effets de surprise : de mettre en scène la phrase avec les moyens de la phrase.
L’expression « faire de la belle marquise » est donc une étape essentielle et plaisante de la collaboration que nous proposons. Il est un moment où nous remettons à l’auteur un texte propre, cohérent, construit, efficace et écrit à partir de ses mots à lui, de ses brouillons. À lui de jouer avec, de couper les phrases, ou de les rallonger, de changer un mot, une expression. De broder ses couleurs sur un canevas solide dont il est lui-même l’auteur.

Ecrire, comment ça marche ?
16/01/2014

L’écriture est une activité solitaire. Méditative. Réflexive. On écrit parce qu’on a des choses à dire. On écrit aussi parce qu’on ne sait pas précisément ce qu’on va dire. Comment on va le dire. Avec quels mots. Avec quel accent. Avec quel rythme. Comment les mots vont s’articuler entre eux. Comment ils vont dialoguer. L’écriture est une aventure. On s’y lance parce qu’on a quelque chose à écrire. Dont les contours sont toujours à la fois définis et flous. Je crois que l’acte d’écrire ressemble à celui du sculpteur qui regarde sa matière. Morceau de bois ou de marbre. Il commence par sentir ce que ce morceau de matière veut lui dire, le génie qu’il contient et qu’il a pour tâche de révéler au grand jour, de sortir de sa prison de matière. Une fois que la matière a parlé, alors il peut aller en finesse découper une oreille, ciseler un orteil, créer de la texture, du mouvement… Pour l’écriture, c’est pareil. Il y a d’abord une idée simple ou complexe. Qui paraît clair, limpide. Et puis vient le moment où il faut la coucher par écrit, trouver les mots justes, la formule ramassée, l’argumentation précise pour traduire ce qui dans l’esprit avait une clarté qui n’était pas encore celle des mots. Alors, parfois les mots sont dociles, ils coulent, l’expression juste s’impose d’elle-même, immédiatement. Parfois ils sont retors et alors ce qui au départ paraissait clair s’obscurcit, les questions arrivent, tout s’embrouille. Sur la page, les mots se biffent, se rebiffent, ou au contraire se taisent devant une page qui n’en finit plus de rester blanche. Mais quand enfin on réussit à attraper le génie, le cœur, l’angle, alors à nouveau, la phrase se fait fluide. Les mots coulent. Le texte jaillit à gros coups de burin. Cette matière brute, il est aisée ensuite de la ciseler.

Ma feuille vineuse
16/01/2014

Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Un moment nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives, et le temps d’un grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelés givrés.

René Char, Eloge d’une soupçonnée